La
« Manufacture des Flandres », le musée du jacquard à Roubaix, a
ouvert ses portes en octobre 2001.
Trois
ans d’efforts en de recherches nous ont permis de réaliser cet
« atelier vivant » qui aujourd’hui accueille les visiteurs. C’est
une initiative de M. Hendrik Persyn (PDG de Craye-Metrax-Comag) en
coopération avec M. Stéphane Craye ( Directeur du tissage Craye). Ce musée
est donc une initiative privée.
Sur
une superficie de 1400 m², la Manufacture des Flandres expose quinze métiers
à tisser. Les plus antiques nous racontent le onzième siècle, les plus
modernes sont dirigés par ordinateur. Pendant chaque visite, un tisserand
devenu guide maintenant, vous explique le fonctionnement de chaque métier, et
fait aussi une démonstration de la production à l’époque.
Mais
le musée du jacquard a encore d’autres atouts. Après la visite vous
pourrez admirer nos splendides tapisseries, et les accessoires exclusives de
déco dans notre boutique.
Rappelons
aussi les trois expositions temporaires que nous organisons chaque année,
expos qui veulent offrir une autre fenêtre sur la culture de la région et du
métier textile.
La
Manufacture des Flandres.
25,
rue de la Prudence
(impasse
face au n° 430 de la rue Pierre de Roubaix)
(Fléchage
depuis la Place de la Fraternité)
59100
ROUBAIX – France
Tél. :
00.33.(0)3.20.20.09.17
Fax. :
00.33.(0)3.20.45.25.03
E-Mail :
manufacturedesflandres@craye.com
Internet :
http://madefla .50g.com
Beaucoup de visiteurs dans notre
musée veulent en savoir plus sur les origines
et l’histoire de l’industrie
textile et plus particulièrement sur les
tapisseries. Comme on n’a pas
toujours le temps pour donner des explications
plus élaborées, nous avons
décidé d’écrire ce petit œuvre.
Vu la diversité des questions, nous
avons décidé de faire ça en plusieurs
chapitres : Histoire de Roubaix, des
flamands à Roubaix, la vie sociale des
tisserands de la région et du
tissage de tapisserie même.
Dans un premier chapitre nous
expliquons évidemment la création et les buts de «
la Manufacture des Flandres »,
notre musée du jacquard à Roubaix.
La
“Manufacture des Flandres” à Roubaix est un musée qui illustre l’histoire
et
l’évolution du tissage jacquard.
Ce musée se trouve dans une des salles du
tissage Craye SAS, qui fait partie
du groupe Franco-Belge “Flemish Tapestries”.
Le PDG de ce groupe s’appelle M.
Hendrik Persyn, fils d’une famille d’origine et
de conviction franchement flamande
de la Flandre occidentale. Jusqu’aux début
des années 90, M. Persyn s’occupait
du commerce des tissus jacquard. C’est à
cette époque là que son
leverancier le plus important; S.A Craye, se trouve en
difficultés. M. Persyn reprend l’entreprise,
ainsi que quelques tissages dans la
région de St. Niklaas en Belgique.
Ensemble, ces entreprises se retrouvent
maintenant sous la coupole de “Flemish
Tapestries”, spécialisées dans la
reproduction des anciennes
tapisseries flamandes. Aujourd’hui, l’automatisation
demande de moins en moins de surface
sur le plancher, et une salle devenait
disponible chez S.A. Craye. A ce
moment M. Persyn prend l’initiative d’y
installer un musée. Mais demandons
lui plutôt lui-même le pourquoi de cette
idée!
H. Persyn: En 1918, la surface
totale de l’entreprise Craye était de 15 000m².
Depuis le lavage de la laine jusqu’au
tissage, tout se faisait sur place. Mais
comme toutes les entreprises du
secteur, Craye rencontrait des difficultés.
Certains bâtiments seront loués,
mais il restait toujours des salles vides, et
dans ces espaces je voulais faire
quelque chose d’unique. Entre parenthèses : ma
première profession était celle de
professeur d’histoire. Cela me menait
évidemment à l’idée d’expliquer
et de redécouvrir l’histoire du tissage à
travers les siècles. Ici je
trouvais l’endroit idéal pour réaliser mon projet.
Les racines du textile et du tissage
se retrouvent profondément dans le sol de
cette Flandre, française comme
belge. Le savoir-faire de cette industrie a été
passée de génération en
génération, et ce patrimoine est cher à cette région
Roubaisienne. Le projet me semblait
donc évident.
Question: Quand le musée a-t-il
ouvert ses portes?
H. Persyn: Pour être précis, notre
ouverture s’est passée quatre heures avant
celle de la Piscine, le 21 octobre
2001. Mais notre musée est une initiative
privée, ce qui fait qu’on n’a
pas le droit aux subventions. Cela n’empêche que,
progressivement, nous sommes
arrivés à une certaine coopération, et aujourd’hui,
les visiteurs font la navette entre
les deux musées. Chaque année, à peu près 20
000 visiteurs passent dans notre
musée. Ils viennent de tous les coins d’Europe,
et même d’au delà. Nos guides
les reçoivent chaleureusement, et leur donnent des
visites guidées en quatre langues..
Question: D’ou viennent tous ces
métiers?
H. Persyn: Nous faisons des
démonstrations d’une quinzaine de métiers, dans un
ordre chronologique. Nous passons
des métiers à bras du moyen-âge jusqu’au
métiers assistés par ordinateur
actuels. Sur une surface de 1 400 m², nous nous
promenons à travers des siècles d’évolution
technique. Ces métiers sont
d’origines multiples. Ce sont des
achats ou des dons. Nous les avons trouvés
chez des collectionneurs,
entreprises ou particuliers. Ils nous viennent de
France, Belgique, Suisse, Italie et
d’Espagne. L’apothéose de chaque visite est
une rubanière, construite en 1884.
Ce magnifique meuble est construit
entièrement en bois de noyer. Les
ornements ciselés lui donnent l’allure d’un
orgue splendide.
Question: Dans quel état se
trouvent ces métiers?
H. Persyn: Voilà précisément
notre point fort. Tous les métiers, sans exception,
ont été restaurés minutieusement,
et prêts à fonctionner. Cet atout fait la
particularité de notre musée, et
nous différencie de tant d’autres. Notre musée
est un atelier VIVANT. Au cours de
chaque visite, toujours guidée, nos guides,
des anciens tisserands passionnés,
travaillent sur CHAQUE métier.
Question: Et le tissage Craye, est
il toujours actif?
H. Persyn: Heureusement que si! La
preuve de notre savoir-faire et de nos
compétences d’aujourd’hui est
démontrée dans notre show-room. Cette salle est
réservée à nos clients, qui nous
viennent des quatre coins du monde. Nous y
montrons des reproductions d’anciennes
toiles comme « La dame à la Licorne », la
tapisserie de Bayeux, racontant la
bataille de Hastings, et d’autres histoires
des Chevaliers de la Table Ronde.
Les originaux de ces derniers se trouvent dans
le Musée des Beaux Arts à
Birmingham. Nous produisons évidemment aussi des
motifs contemporains d’après les
nouveaux cartons de nos 3 créatrices.
Question: Est-il possible d’acheter
ces œuvres dans le musée ?
H. Persyn: La boutique du musée
vous présente une grande diversité de nos
produits. On y trouve des
tapisseries, des couvre-lits, coussins, sacs à main et
autres chemins de table. Nous
continuons à nous efforcer pour prouver la beauté
de ces tissus jacquard dans la vie
de tous les jours de ce 21ème siècle
L’histoire de la tapisserie
Les tissus… On s’en sert
chaque jour, mais c’est à peine si on les aperçoit vraiment. Imaginez vous
un monde sans tissus. Ce serait un monde assez nu. Enlevons aussi les rideaux,
les tissus d’ameublement et la literie, et obtient un monde tout à fait
différent.
Et jusque
maintenant on n’a parlé que du ménage. L’industrie, elle aussi, serait
inexistante. Les bandes de transport, les pneus des voitures, les courroies et
beaucoup d’autres existent aussi grâce au tissage. On ne peut donc
surestimer l’importance des tissus. A fur et à mesure que l’homme se
servait de ces tissus, il a essayé des les embellir. Ce n’est qu’un petit
pas des tissus unis vers les tissus
façonnés, que l’homme a fait bien avant notre ère.
Les origines de l’art du
tissage ne seront probablement jamais retrouvées. Il n’est aussi pas
évident de déterminer l’époque
où fut faite la première tapisserie. On suppose que la période néolithique
commençait vers 8000 AV-JC dans le Nord-Ouest
de l’Europe, vers 10000 AV-JC dans le Sud-est de l’Europe, et encore plus
tôt, (13000 AV-JC), en Asie et l’Afrique du nord. Voilà la raison pour
laquelle les civilisations les plus anciennes ont leurs racines dans l’Est
avant d’être transmises en Europe.
Des fouilles récentes, sur les
côtes de la mer Caspienne, ont trouvé des habitations qui datent de 6000
AV-JC . Là déjà, on trouve des traces de tonte de moutons et
de chèvres, et de filature et tissage de cette laine et poils. Nos
preuves les plus anciennes de l’existence de tissus nous parviennent
indirectement, sous forme de gravures dans les grottes, ou d’impressions
faites sur le fond de poteries, qui avant d’être cuites, ont reposés sur
des tissus. Dans les tombes des Badaris en Egypte, on a retrouvé des
fragments de tissus et un dessin d’un métier basse lisse sur des poteries,
datant de plus ou moins 4000 av-JC.
Les premiers tissus de sol ont
probablement été tissés en natté, en entrecroisant des fibres d’origine
végétale. Les premiers tisserands ne connaissaient sans doute pas la
filature, et se servaient de cordes ou fibres tordues.
Beaucoup d’anciens monuments
d’Egypte et de poteries grecques portent des images de filature et tissage.
Beaucoup de quenouilles en
argile cuit ont été trouvées dans des fouilles de l’ère néolithique. Le
musée du Caire héberge un tissu en lin ,mélangé avec de la laine d’une
façon qui rappelle une tapisserie. Il est daté 1480 AV-JC. Les magnifiques
robes et autres tissus, trouvés dans la tombe de Toutankhamon, illustrent
parfaitement le savoir-faire que les habitants de ce pays du lin avaient
atteint.
Autour de 2000 AV-JC, une autre
civilisation existait plus vers l’est : la Mésopotamie, entre Tigre et
Euphrate. Cette région était très propice pour l’élevage des moutons.
Là on tissait des vêtements en laine, multicolores et avec des dessins
ingénieux. Presque rien de tout ça n’a survécu aux siècles, mais les
textes cunéiformes de cette civilisation sur les tables cappadociennes nous
parlent de leur commerce de laine et tissus en laine. Selon Plinéus, ce
peuple a apprit son métier de tisserand chez les nomades des pays plus à l’est.
Le tissage de tapisseries est
probablement d’origine perse, où les bergers vers 4000 av-JC filaient avec
leurs quenouilles les fils qu’ils coloraient avec des produits végétaux.
Ces fils étaient après tissés sur des cadres, pour obtenir des tissus
décoratifs pour leurs tentes, et aussi pour dormir et s’asseoir.
En 1947, l’archéologue russe,
S. I. Rudenko trouvait dans des tombes près de Pazryk dans les monts Altaï,
au sud de la Sibérie, la fameuse tapisserie de Pazryk. Conservées par le
permafrost, ces tombes nous ont laissés découvrir des corps humains et
cadavres de chevaux, ainsi que des vêtements, des ornements de tombeau et des
meubles. Tout ça dans un parfait état, grâce à la glace qui les a
conservés. Ces matériaux indiquent que ces nomades préféraient le cuir
pour les vêtements et le textile tissé, ou en feutre pour les tapisseries et
l’équipement des chevaux. Peut-être la plus importante trouvaille de ces
fouilles, la tapisserie de Pazryk, retrouvée presque intacte, mesure 1.82 m.
sur 2 m. , et porte 36 nœuds par cm² reliant chacun deux fils en chaîne ,
soit 1.250.000 nœuds en tout. Cette tapisserie a été daté vers 4000 av-JC.
Elle prouve par ses dessins et les techniques utilisées les contacts qui
existaient déjà à cette époque entre Altaï et le Prochain-Orient. La soie
dans ce tissu fait soupçonner une influence chinoise. Tout ces éléments
confirment l’idée que ces nomades ont apporté l’art du tissage de la
tapisserie dans les différents pays d’Asie. La façade de la tombe de Midas
de Phrygie (7 siècles av-JC) est décorée d’ornements géométriques, sans
doute d’après les dessins sur les tapisseries. L’ancien testament, lui
aussi, parle fréquemment de la tapisserie, la littérature orientale par
contre ne les mentionne que rarement. Il y a
des raisons pour croire que les tapisseries sont d’origine perse, et
que de là elles ont atteint les provinces de Kichizstan et Furs. Les anciens
nous apprennent que la tombe de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire perse,
et mort en 529 av-JC, était couverte de tapis. Les conquêtes d’ Alexandre
le Grand, 3 siècles av-JC, ont exporté ce savoir-faire dans les Indes à l’est,
et vers l’Egypte et la Grèce, à l’ouest. Ainsi l’Europe était atteint.
Quand les Romains envahissaient l’Asie Mineur, ils rapportaient cet art à
Rome, mais le savoir-faire de la tapisserie disparaissait avec l’invasion
des Goths et Vandales. Ainsi c’était l’Est qui devenait le conservateur
de ce patrimoine jusqu’à la fondation de l’Islam par Mohamed en 622 de
notre ère. Les musulmans envahissaient l’Espagne en 711, et quand, plus
tard, les nobles revenaient en Europe après leurs croisades, ils portaient
avec eux la science nécessaire. Après la chute de Bysance (Istanbul) en
1453, beaucoup de tisserands, en fuite, arrivaient en Italie et dans le Midi
de la France. De cette façon l’art de la tapisserie revenait en Europe par
un nouveau chemin. Mais en Orient aussi, on continuait à faire des
tapisseries. Une des plus remarquables est celle qui était offerte à la
mosquée d’Ardabil (nord-ouest Perse) par le Shah Abbas le Grand en 1586.
Elle mesurait environs 11,5 m sur 5,8 m, 54 nœuds par cm². Le tissage de
cette tapisserie avait pris 34 ans, et la finition 6 ans. On peut toujours l’admirer
à Londres dans le musée « Victoria et Albert ».
En Europe, entre-temps, le
tissage des tapisseries était petit à petit adapté aux métiers qu’on
connaissait le mieux, c’est à dire les métiers basse lisse à pédales.
Sauf en Angleterre, ou on continuait plutôt à faire des tapisseries nouées,
c’est à dire à poiles, les tapissiers européennes faisaient leur œuvre
sous forme de toile. Les tapisseries nouées ont, il est vrai, elles aussi une
base porteuse tissée, mais le dessin et les couleurs sont formés par les
poils. Dans la tapisserie tissée par contre, c’est chaîne et trame qui
forment le dessin et décident de la couleur montrée. Cette tapisserie est
plus apte pour les tapisseries murales que pour les tapisseries de sol.
. Ce n’est qu’au début du
14ème siècle qu’on retrouve en Europe les premiers témoignages
écrits concernant les différentes guildes de tisserands. Mais la qualité
est dès ces débuts tellement exquise, qu’on est obligé de croire à une
longue expérience avant les premières notices.
En ce qui concerne la vraie première industrie de tapisserie
en « haute lisse » et « basse lisse », on ne retrouve
pas de témoignages plus anciens sur la naissance de la tapisserie figurative.
Pour les armures beaucoup plus simples par contre, on sait qu’on les tissait
déjà longtemps avant, et certainement depuis le 11ème siècle. C’était
probablement les croisés au onzième siècle qui, en orient, on fait
connaissance avec les tapisseries nouées, et qui les ont remportées en
Europe. Ils pourraient avoir été à l’origine du tissage figuratif sans
nouage. A partir de ce moment, on se servira de techniques de tissage
européennes pour aboutir à un résultat semblable.
Au début du 16ème
siècle, le tissage de tapisseries commençait à conquérir d’autres pays
plus au nord en Europe. On sait qu’un certain Richard Hicks est à la base d’un
tissage de tapisseries nouées à Worcestershire et Oxfordshire, en Angleterre.
En Europe occidentale, c’est
surtout les comtes de Flandres et les Ducs de Bourgogne qui, au 14ème
et 15ème siècle vont être les grands promoteurs de l’industrie
et le commerce de la tapisserie. Les villes comme Bruges, Bruxelles, Enghien,
Oudenaarde et Tournai, et j’en oublie, deviennent fournisseur de la cour
chez, entre autres, Maximilien le Grand et autres hauts dignitaires. Ces
citoyens riches et teneurs du pouvoir étaient à cette époque déjà très
mobiles. Sur chaque déplacement ils se faisaient accompagner par leurs
richesses, et leurs tapisseries en était une. De cette façon, l’art de la
tapisserie traversait toute l’Europe.
Dans ce contexte, une anecdote
raconte les origines du Gobelin.
Au 15ème siècle,
les Ducs de Bourgogne visitaient de temps en temps le Roi de France. Apres une
de leurs visites, le Roi était tellement impressionné par la beauté de ces
tapisseries qu’il n’hésitait pas à immédiatement envoyer un de ses
délégués à Oudenaarde, pour y engager quelques tisserands. Deux d’entre
eux, l’un s’appelait Coeman,l’autre Vander Plancken, acceptaient, et
venaient travailler à Paris, seulement pour, en fin de semaine, rentrer chez
eux car la bière de Paris ne leur convenait pas. Le roi n’hésitait pas et
envoyait son délégué un deuxième fois pour maintenant étudier la
brasserie de Oudenaarde. A son retour à Paris, il construisait une copie de
cette brasserie, et avec cet argument il arrivait à persuader Coeman et son
copain d’essayer une deuxième fois. Cette fois ils restaient, et c’est
eux qui sont à l’origine du tissage qui sera , plus tard, appelé Gobelin.
Ces sont donc Frans Vander
Plancken d’Oudenaerde et son beau-frère Marc Coeman d’Anvers qui venaient
à Paris en 1601 pour tisser pour le roi Henry IV. Coeman travaillait dans le
faubourg Saint-Marcel, Vander Plancken avait ses ateliers dans le Palais des
Tournelles. En 1607, ils se retrouvaient ensemble dans les bâtiments des
anciennes teintureries « Gobelin », avant ça une savonnerie. Ils
tissaient sur 80 métiers « haute lisse », dont 60 à Paris, le
reste à Tours et à Amiens. Dans cette même « savonnerie », à
partir de 1620, travaillait aussi un certain Pierre Dupont, tisserand de
tapisseries nouées, dites turques. Puis, en 1664, on voyait l’arrivé des
Manufactures « Aubusson », ou on travaillait en haute et basse
lisse. Tous ces ateliers travaillaient exclusivement pour la cour royale.
A cette époque, chaque
tapisserie haute et basse lisse, était tissée-main. Le tisserand faisait
passer fil après fil la trame de la couleur voulue à travers les fils de
chaîne pour réaliser le dessin voulu. Dans la « haute lisse »,
les fils de chaîne se trouvaient tendus sur un cadre vertical. En « basse
lise », ces fils étaient à l’horizontale. Chaque communauté de
tisserands avait sa spécialité. A Bruges par exemple, on tissait surtout la
haute lisse. Bruxelles faisait la basse lisse. Une question souvent posée
concerne la différence entre ces deux techniques, mais cette question n’a
qu’une importance historique, parce qu’une fois le tissu fini, il n’y a
plus moyen de voire la différence. Dans chacun de ces systèmes, le tisserand
copie, à l’aide de fils de plusieurs couleurs, un dessin ou tableau. En
basse lisse, le dessin gît sous les fils en chaîne, et puisque le bon coté
de la tapisserie apparaît en dessous, le dessin de la tapisserie est une
copie miroitée de l’exemple. En haute lisse par contre, le dessin se trouve
derrière le dos du tisserand qui, à travers ses fils en chaîne, regarde le
tableau dans un miroir. Ici aussi le bon coté de la tapisserie se trouve
éloigné du tisserand, mais comme il copie une image miroitée, le dessin sur
la tapisserie sera le même que celui du tableau. Donc, ce n’est que quand
on peut retrouver le dessin d’origine, qu’on peut constater avec certitude
le système dont le tisserand s’est servi.
Mais déjà au 15ème
siècle, les métiers « basse lisse » vont évoluer vers l’automatisation.
Les fils en chaîne ne seront plus levés ou descendus par le tisserand. Un
deuxième ouvrier va faire ce travail avec des arcades. Ce sont des cordes qui,
depuis le haut du métier, vont lever les fils en chaîne qui doivent
apparaître dans le dessin.
Déjà en 1470, les premiers
métiers dans lesquelles les fils en chaîne sont commandés par des arcades
font leur apparition.
Le métier de Jean le
Calabrais vient en France en 1470 à Tours et plus tard
à Lyon. Ce métier Italien était manié à l’aide de boutons et de
leviers en bois. Il était seulement utilisé pour les tissus de faible
largeur.
En 1620, Claude Dangon,
un tisserand de soie à Lyon, construit un métier semblable, équipé de 2400
arcades au lieu des 800 de Le Calabrais. Ce métier continuera à travailler
à Lyon jusqu’ en 1775.
En 1687, les métiers de Galantier
et Blache, nécessitent un deuxième ouvrier. Les semples
[1]
ne sont plus tirées par le tisserand, mais par un tireur de lacs.
Ceux là se trouvent maintenant à coté du métier. Le tisserand ne s’occupe
plus que des pédales et du lancement de la navette.
[2]
Basile Bouchon
[3]
est, en 1725, le premier à travailler
avec des cartes perforées. Ce système permet de reproduire plusieurs copies
de la même tapisserie, sans que le tireur de lacs n’ait à
systématiquement répéter ses tirages. Les cartes, ici, sont présentées
manuellement par un assistant. Ce
système va, à travers les améliorations de Falcon finir par créer les
métiers jacquard.
Vers 1728, Falcon
entreprend l’adaptation et l’amélioration du métier de Bouchon. Il se
sert de plusieurs rangées d’aiguilles et de cartes rectangulaires qui
permettent des tissus plus larges.
En 1744, Vaucanson,
fameux pour ses automates
[4]
, invente le premier système qui permet de travailler sans
assistant. Mais le fait qu’il se servait d’un tambour denté remplaçant
les séries sans fin de cartons signifiait une régression.
[5]
Son invention n’était pas acceptée par les canuts, et , pour
se venger, Vaucanson construisit, avant de quitter Lyon, un métier qui
faisait des tissus façonnés, commandé, sans aide humaine, par un âne.
Dans le métier de Ponson,
1775, on savait tisser deux dessins différents, en se servant de deux cordes
sans quitter son siège.
Dans la même année 1775, Philippe
de Lasalle présente son métier « à la grande tire ». A
nouveau on a besoin d’un ou plusieurs assistants, mais ce métier permet de
tisser des tissus beaucoup plus larges.
En 1798, enfin, apparaît le
métier de Verzier. Ce métier à « ligatures » est une des
dernières inventions avant la mécanique Jacquard qui va conquérir l’industrie
et en changer complètement le visage.
On ne connaît pas de date
précise pour l’invention du métier Jacquard. De lui, on ne retrouve que
deux brevets :
23/12/1801 : Machine pour
remplacer le tireur de lacs sur les métiers pour fabriquer des tissus
brochés et façonnés.
[6]
13/12/1805 :
métier pour tisser les filets des pêcheurs.
[7]
Ces
données se retrouvent dans l’appendice du livre de D. De Prat : Traité
de Tissage au Jacquard de 1921.
Mais
les autres données d’époque contredisent cela. Il est peu probable que ces
métiers fonctionnaient déjà dans ces années là. Ce n’est que vers la
fin de la décennie que les canuts de Lyon s’en servent systématiquement.
Trop souvent, on oublie de mentionner les noms des hommes qui ont amélioré
ce métier pour en faire une machine effectivement praticable : Breton
& Sckola. Sur une autre page de ce livret, on s’approfondit plus sur vie
et œuvre de Jacquard.
Clairement,
cette mécanique, 70 ans après l’invention de la navette volante par John
Kay, est le renouvellement le plus excitant de l’histoire du tissage. Cette
invention va mener au développement des manufactures de tissages qui vont
évoluer d’une façon explosive pendant la révolution industrielle.
Jacquard combine les cartes perforées de Bouchon et le système remplaçant
un assistant de Vaucanson. Avec l’aide des déjà mentionnés
Breton & Sckola, il arrive à en faire un système effectivement
valable. Dans le métier jacquard, les fils de chaîne passe dans l’œil d’une
lisse, qui est lestée par un petit plomb en bas. Cette lisse est suspendue à
une arcade, qui à son tour est portée par un crochet dans la mécanique.
Chaque crochet est monté sur une aiguille horizontale. Les crochets et les
aiguilles se trouvent rangés en plusieurs lignes dans la mécanique. Dans
cette mécanique, les cartes sont présentées l’une après l’autre devant
les aiguilles par un cylindre. Là où la carte porte une perforation, l’aiguille
y pénètre, et le crochet ne bouge pas. Un plein dans le carton par contre
repousse l’aiguille et le crochet correspondant. Le mouvement suivant du
mécanisme de levée ne fera monter que les crochets
qui sont restés en place. De cette façon, chaque carton décide pour
un passage de navette, quels fils en chaîne seront levés, et quels resteront
en bas. Les premières mécaniques portaient 104 crochets, 4 rangées de 26.
Plus tard ce nombre augmentera, et des métiers comme le Nuyts (Roubaix) des
années 1860, seront équipés de plusieurs mécaniques. Depuis Jacquard,
toutes les innovations ne seront qu’une variation sur le même thème. Les
mécaniques seront de plus en plus raffinées, le nombre d’aiguilles
augmentera, et les cartes deviennent de plus en plus légères et
compactes, pour enfin être remplacées par des programmes d’ordinateur.
Dans ce système là, les crochets sont levés par des électroaimants. Le
système jacquard n’était pas moins binaire que les ordinateurs, et le
système se sert toujours de crochets, arcades, lisses et fils de chaîne. Ce
système est expliqué en détail à chaque visite dans « la Manufacture
des Flandres », le musée vivant du jacquard par excellence.
La vie de Joseph Marie Jacquard
a été décrite en détail par ses contemporains. En ce qui concerne ses œuvres
et la légende Jacquard par contre, pas mal de versions courent. Mais nous y
reviendrons plus loin. Décrivons d’abord sa vie.
Il est né le 7 juillet 1752 à
Lyon. Son père, Jean-Charles Jacquard, était maître ouvrier en étoffes
brochées d’or, d’argent et de soi. Sa mère, Antoinette Rive, était
liseuse de dessins. Le père Jacquard qui voyait en son fils un successeur,
négligeait chaque instruction. A dix ans il perdit sa mère. Il commença à
travailler chez son père comme tireur de lacs, mais sa santé ne lui
permettait pas de supporter les fatigues de ce pénible labeur. Il se refuge
chez un de ses parents, M. Barret, imprimeur-libraire, où il était employé
à brocher et à relier les
livres. Un peu plus tard, il travailla chez M. Saulnier, fondeur de
caractères d’imprimerie à Lyon. Là déjà il montre ses dispositions en
créant des outils pour un coutelier, facilitant le travail, qui permettaient
d’augmenter considérablement la vitesse de production.
[8]
A 20 ans, il perd son père et hérite d’un modique patrimoine.
Avec ceci, il monte une fabrique de tissus façonnés, et engage quelques
ouvriers.
En 1778, il se marie avec
Claudine Boichon, fille d’une famille réputée riche. La dot promise ne
sera jamais payée, et son inexpérience commerciale le mene bientôt à la
ruine. Sa femme, qui continue toujours à croire en lui, vend tout ce qu’elle
a, pour lui permettre de continuer ses recherches et de payer ses dettes. Mais
tout y passe, et Jacquard se voit obligé d’aller travailler à gage dans
une usine de chaux, quittant sa femme et son enfant. Claudine Boichon
travaille alors comme ouvrière dans une fabrique de chapeaux de paille. C’est
à cette époque que commence la Révolution Française. Les Lyonnais, qui
gagnent leur pain en fabriquant des tissus en soie et fil d’or, risquent de
perdre leur clientèle de nobles et du riche clergé. 20.000 hommes commencent
une lutte sanglante sous la bannière royaliste. Jacquard rejoint leurs rangs,
mais Lyon est battu après 50 jours de siège. Les vainqueurs décident la
démolition de Lyon et élèvent sur les ruines une colonne avec l’inscription :
« Lyon fit la guerre à la Liberté, Lyon fut détruit ». Son fils,
qui voulait éviter d’être guillotiné, sort réservé aux résistants, se
fait délivrer deux feuilles de route au bureau des enrôlements militaires.
Ensemble, ils rejoignent un régiment en marche sur Toulon, laissant derrière
eux Lyon, sous une fumée qui n’était pas causée par l’industrie. A leur
arrivée, Toulon aussi avait succombé devant les armées républicaines. Ils
sonnt envoyés sur le Rhin. C’est pendant
l’un de ces combats que le fils de Jacquard, touché par une balle
autrichienne, meurt dans les bras de son père. A la fin de cette campagne,
Jacquard revient à Lyon. Il y retrouve sa femme dans un grenier du Faubourg.
Lamartine relata : les deux époux « pleurèrent ensemble leur
enfant, leur jeunesse, leur fortune, leurs espérances ». Lyon est une
ville en détresse. A peine 95000 des 145000 habitants d’avant révolution,
s’y retrouvent. Petit à petit les réfugiés reviennent, et Lyon se
redresse. Joseph Marie Jacquard, simple ouvrier à présent, ne peut s’empêcher
de continuer sa recherche pour remplacer le tireur de lacs par une mécanique.
En septembre 1801, il présente à l’Exposition sa première machine qu’il
appelle « la tireuse de lacs ». Elle lui vaut une médaille de
bronze. Ce métier est loin d’être parfait, ou même efficace, mais permet
tout de même d’éliminer le tireur de lacs. Par ce fait, le nom de Jacquard
se fait connaître à Lyon, et l’autorité communale lui accorde un
logement, à condition d’instruire les jeunes ouvriers sans leur demander de
contribution. Il a presque oublié son invention, quand il apprend qu’à
Londres on lance un concours qui promet une récompense d’un million de
francs à l’inventeur d’une mécanique pour tisser les filets de pèche
maritime. Une mécanique, déduite de sa première invention, ne lui semble
pas apte, et il abandonne le projet. Mais un de ses amis, qui avait vu le
métier dans un coin d’atelier, en parle à la préfecture. Cette nouvelle
parvient aussi à l’oreille de Napoléon. Celui-ci invite Jacquard à Paris.
Jacquard est peu impressionné. Le prix de ce voyage pour présenter ce qu’il
appelle « un tas de cordes » lui semble trop onéreux, mais
Bonaparte le fait « arrêter » par ses gendarmes, et Jacquard est
conduit à Paris. Le 2 février 1804, il y reçoit la médaille d’or. C’est
la aussi que, pour la première fois, il se trouve en face des débris du
métier à tisser de Vaucanson. Il appelle ce moment « le plus beau de
ma vie ». Cet instant est pour l’inventeur un trait de lumière, et il
se concentre sur le jeu du
cylindre et des aiguilles. Sûr de son succès, il vit heureux au
Conservatoire des Arts et Métiers. Jacquard revient à Lyon en 1804. Avec sa
femme, il trouve logement et nourriture à l’Hospice de l’Antiquaille, ou
il prend la direction des ateliers. Cette tâche lui laisse le temps de
travailler à son métier. Le 27 octobre 1806, l’administration municipale
de Lyon lui accorda une pension de 3000 francs. En échange, Jacquard cède
tous ses droits, machines et inventions, à la ville de Lyon. On dit que
Napoléon, en signant le décret déclare :
«en voilà un qui se contente de peu ». Après son séjour à l’Antiquaille,
Jacquard revient pour quelques mois au palais Saint-Pierre. De là il
déménage dans un quartier éloigné mais bon marché. En 1807, un document
mentionne qu’une médaille lui est accordée pour « une nouvelle
mécanique qui accélère la réforme du tissage ». De retour à Paris,
il gagne le premier prix de « la Société d’encouragement pour l’industrie
nationale ». Lyon le revoit en 1808. Il commence à s’y installer
avec l’aide de quelques négociants, mais ceux-ci retirent leur parole, et
le métier est mis sous clé. Quelqu’un d’autre le fait breveter, et
Jacquard perd tous les droits.
Il y a alors trois genres de
métiers pour les étoffes façonnées, et chacun de ces métiers exige le
travail de deux personnes, le
tisseur et le tireur de lacs, quelques-uns exigent même deux tireurs.
[9]
Le premier métier de Jacquard,
n’exigeant qu’un ouvrier, est installé début février 1806 dans l’atelier
Imbert, 45 quai de Retz, sous la direction de Mr. Grand. Après une suggestion
d’un des tisserands, du nom d’Arnaud, les crochets sont équipés d’élastiques,
et c’est un autre ouvrier mécanicien, Bréton, qui perfectionne le système
de présentation des cartes en construisant une presse mobile à ressorts,
dont sont désormais équipés tous les métiers. Jacquard ne brevete rien de
ses inventions, car il considère que toute la population doit bénéficier de
ces nouvelles machines. Mais cette époque, où il croit pouvoir conquérir
Lyon avec ces métiers, un problème inattendu se pose : la résistance
des canuts. Ils grondaient que ces métiers étaient inapplicables, mauvais et
non économiques. Pour preuve on montre des tissus avec défauts causés par
malveillance. Pour ces fautes on exige même des dommages. On craigne surtout
de voir disparaître des postes de travail. Son métier est cassé, et brûlé
dans la rue. Jacquard reçoit des menaces, et on essaye même de le jeter dans
le Rhône.
Pour illustrer l’animosité
de ces jours, Jacquard âgé, aime raconter l’histoire suivante :
ü
« Un jour que j’achetais
des cordes, mon cordier vint tout à coup s’apitoyer sur son sort et sur la
diminution de sa vente. Je lui en demandais les motifs.
ü
Ah ! monsieur, c’est ce
damné métier à la Jacquard qui en est la cause ; il a tout simplifié,
il a enlevé le pain au pauvre monde. Si ce n’est pas une infamie, je vous
le demande, qu’on encourage de ces monstruosités d’inventions qui ôtent
l’ouvrage à l’ouvrier ! Allez, s’il ne fallait que de la corde
pour pendre ce coquin de Jacquard, je donnerais volontiers…
ü
Toute votre boutique ?
ü
Oh !non, mais ce qui faudrait
pour ça.
ü
Vous ne connaissez pas
Jacquard ?
ü
Ni n’ai l’envie de le
connaître. C’est un mauvais citoyen ; car il n’y a qu’un mauvais
citoyen qui puisse vouloir la mort du peuple !
ü
On vous l’a fait plus noir qu’il
n’est, et s’il vous expliquait lui-même que son métier est tout dans l’intérêt
de la classe ouvrière ?
ü
Je voudrais bien voire comment il s’y
prendrait, le grugeur !
ü
Eh bien ! écoutez moi, car je
suis Jacquard.
Et le
cordier de balbutier force excuses.
ü
C’est notre femme, ajouta-t-il en
finissant, qui me conte chaque jour ces sornettes-là. »
Ce n’est qu’en 1809 que M.
Grand arrive à faire accepter tout à fait ces métiers par les canuts.
Jacquard perd sa femme fidèle qui l’avait soutenu durant toute sa vie.
Vers 1812, tous les préjudices
disparaissent, et rien qu’à Lyon on compte 18000 métiers Jacquard.
Mais ces données et dates se font
contredire par ce qu’on peut lire dans les archives municipales de la
soierie lyonnaise de cette époque. La lecture des registres de la population
lyonnaise, de 1808 à 1812 nous apprend ce qui suit :
« Après la visite de
Napoléon Ier à Lyon, le décret impérial du 25 Germinal an XIII (15 avril
1805) alloue une prime de 50 francs à Jacquard, pour chaque métier doté de
sa mécanique, pendant six années. En 1806, deux listes sont envoyées au
ministère de l’intérieur pour un total de 41 mécaniques et, en 1811, une
liste de 16 mécaniques. Mais tous les tisseurs possesseurs de mécanique
Jacquard, sans exception, reviennent au métier à la grande tire qui a fait
ses preuves. Les tisseurs emploient de nouveau des tireurs ou des tireuses de
lacs. Ainsi, la mécanique Jacquard n’est pas opérationnelle. Ce sera l’ardéchois
Jean-Antoine Breton qui inventera en 1817 une mécanique améliorée, basée sur celle de Jacquard, et qui gardera le nom Jacquard.
Les tissus « petit façonné »
se tissent alors toujours sur les métiers de Verzier, de Brun ou de Crétin.
Pour les tissus à décors on utilise toujours les métiers à la grande tire
et à la petite tire. On trouve également des métiers dits « à la
Falconne » utilisant des cartons perforés, présentés par un assistant. »Biblio
Jacquard finit par se retirer a
Oullins, petit village situé au bord du Rhône, pendant que ses métiers
partent à la conquête du monde entier : Paris, Rouen, Manchester,
Birmingham et plus loin. Des hommes d’état du monde entier, des savants de
tous les pays lui rendent visite, mais il reste humble et modeste. Il porte sa
légion d’honneur avec fierté.
Jacquard mourut paisiblement le 7
août 1834, à une heure du matin. Il fut inhumé dans le cimetière d’Oullins
sous l’ombrage d’un mûrier. Les derniers mots du discours à coté de la
tombe disaient : « Il ne fut pas savant, mais il eut du
génie ».
Le grand mérite de Jacquard est sa
ténacité et le génie avec le quelle il poursuivait son but : l’automatisation
du tissage des tissus façonnés. Il ne cessait d’étudier tous les essais d’antan,
et comprenait que diverses pièces de ces métiers pourraient contribuer à un
nouveau projet qui combinerait tous les avantages de ces inventions, pour en
faire une solution. Mais lui-même n’avait ni eu l’éducation, ni avait
les compétences techniques pour réaliser ce projet. On pourrait décrire sa
contribution comme « fonction d’entonnoir ». Il se servait de
toutes les solutions trouvées dans le siècle précédent, imaginait comment
combiner toutes ces données, et s’obstinait à continuer ses recherches. Il
était le grand instigateur, mais, pour la réalisation technique, il faudra
attendre les techniciens qu’étaient Breton et Arnaud.
Le nom
« Jacquard » est clairement entré dans l’histoire, et a changé
de nom de famille en une notion, ceci grâce à plusieurs raisons.
C’est d’abord
la faute de Napoléon. C’est lui qui a mis en évidence la présence de
Jacquard, en premier lieu par la pension à longueur de vie qu’il lui a
accordé, et en deuxième lieu par le transfert soit disant obligé vers Paris,
pour y présenter son métier. Peut-être que les reproches des tisserands
apportés sur ses premiers métiers n’a pas coopéré à sa notoriété de
nom. La révolte des canuts mécontents, qui brûlaient ses métiers dans les
rues, et le menaçaient même physiquement, n’est évidement pas passée
inaperçue. Ajoutons la façon lyrique dont le romantique Lamartine a vanté
son héros dans ses odes. Et pourtant cet homme était fermé extrêmement,
modeste et même un peu en dehors du monde de tous les jours.
Tout ça
et encore d’autres raisons ont fait une légende de l’homme dont un jour
dit un contemporain : « C’est une machine qui en a inventé une
autre ».
ü
L’émeute des canuts de 1804 à
1806, ou ils brûlaient les métiers Jacquard dans les rues, ne doit pas être
confondue avec la révolte des canuts de Lyon, causée par baisse des salaires.
Celle là se passait en 1831 et 1834.
ü
Le mot « sabotage »
serait dérivé de l’action des canuts qui auraient jetés leurs sabots dans
les métiers jacquard pour les endommager.
ü
Le mot « canut »,
Lyonnais pour tisserand, date de la révolution française. Les tisserands de
soie, ayant perdus leur clientèle riche de nobles et du clergé, marchaient
dans les rues avec des cannes nues.
ü
Les premiers métiers à tisser
mécaniques datent de 1789. Elles étaient actionnées par une machine à
vapeur du type de James Watt et Matthew Boulton. Cette manufacture était
inventée par Edmund Cartwright (°1743) et se trouvait à Doncaster (Angleterre).
Ici aussi on retrouve des ressemblances avec Jacquard. Comme lui Cartwright
était mauvais commerçant et faisait faillite. Chez lui aussi, les ouvriers
ont brûlés l’entreprise, de peur de perte de postes de travail.
Depuis
toujours, les habitants des bourgs et des bleds étaient obligés de tisser
pour s’habiller. Ce travail se faisait à domicile.
Ce n’est qu’avec l’arrivée de la révolution technique, l’ère
des inventions, et de la machine à vapeur, entre autres, que le tissage va se
concentrer dans les villes. C’est à ce moment-là (env. 1850) que se
développe une nouvelle classe : les ouvriers en manufacture. Cette
concentration de main d’œuvre importante, sur la superficie limitée des
villes, créa les courées. Les premiers manufacturiers, à la recherche de
tisserands et autres ouvriers, construisaient à côté de la manufacture des
habitations pour leurs employés. C’étaient les maisons basses, qui avaient
chacune un petit jardin. Mais l’évolution explosive du textile dans le Nord
demandait beaucoup plus de logements. On voyait une immigration en masse d’hommes
et de femmes qui quittaient les campagnes, pour venir vivre et travailler dans
les villes.
Ces gens-là étaient logés dans ce qu’ils trouvaient. Les nouveaux
venus se retrouvaient dans les caves et greniers de chaque maisonnette, et au
fur et à mesure que leur nombre augmentait, d’autres investisseurs
intéressés construisaient de nouvelles maisonnettes dans ce qui, avant,
étaient les jardins. C’est surtout les exploitants de cabarets, qui
préféraient garder leur clientèle près du café, qui achetaient ces
terrains, pour en faire finalement des courées : 20 maisonnettes autour
d’une seule latrines et une seule pompe. Il n’y avait pas d’égouts, et
l’hygiène était inexistante. Ce qui provoquait évidemment des épidémies
comme le choléra, en 1832. A Lille, en 1840 on comptait 8m² par habitant
dans les quartiers pauvres, et il faut savoir que les maisons n’avaient que
trois étages, y compris les caves et les greniers.
Maxence Van Der Meersch en parle dans son livre « Quand
les sirènes se taisent, 1933 ».
« Ici, Laure était mieux, dans la courée. Elle se
sentait revivre. Elle regardait la « cour », sa
« cour », où elle était née, où elle avait toujours vécu.
Deux rangées de maisons basses se faisaient face, six de chaque côté.
Peintes à la chaux, avec des soubassements vernis au goudron, elles eussent
paru uniformes, identiquement sales, vétustes et branlantes aux yeux d’un
étranger. Mais Laure les connaissait depuis toujours, et l’habitude les
faisait dissemblables, à ses yeux. (…) Des fils de fer, en réseau dense,
formaient à travers toute la courée, à deux mètres du sol, comme une nappe
serrée. La lessive du samedi y pendait, un étalage de hardes pauvres et
multicolores que gonflait le vent. En se baissant, Laure alla au milieu de la
cour, aux « communs ». Là étaient la pompe et le cabinet uniques
qui servaient pour tous les locataires. »
La
base de la nourriture des tisserands, et autres
gens pauvres, était le pain, les pommes de terre et le lait battu. Je
cite, Jean-Pierre Popelier
[10]
:
« 750 grammes de pain par personne et par jour, c’est la quantité que
mangeait … l’ouvrier nordiste. C’est un pain de couleur bis, composé de
deux tiers de froment et un tiers de seigle. Le pain blanc, ou pain français,
était un dessert pour les grandes occasions. Il faut ajouter 750 grammes de
pommes de terre, que l’on prenait cuites au four, en purée ou en soupe. Les
frites furent relativement tardives car la graisse à frire coûtait cher. »
Cette
nourriture pauvre causait aussi une mortalité très importante chez les
nouveau-nés de l’époque. La mère, sauf si elle travaillait à domicile, n’avait
ni le temps ni la nourriture suffisante pour allaiter ses bébés, qui
devaient survivre avec du lait battu. Ce n’est que le dimanche que l’on
mangeait de temps en temps de la viande : charcuteries, bouillies, tripes,
potjevleesch,, harengs ou rollmops. Un délice était, pour eux, le sucre
candi, suspendu au plafond, que chacun « pourléchait » à son
tour
[11]
.
Même dans une famille où tout le monde, père, mère et enfants
travaillaient, 80% des revenus étaient consacrés à l’alimentation (de nos
jours, 15%). Le déjeuner était pris soit au bistrot, soit sur le tas à l’usine.
On buvait le café du Nord, c’est à dire la chicorée. Ca et là, les
légumes des petits jardins permettaient
de compléter le repas. Et il faut se rendre compte qu’à l’époque,
les crises dans le textile se suivaient fréquemment. Les tisserands vivaient
une vie « de bas et d’abîmes ». L’alcoolisme était
fréquent. On passait le peu de temps libre qu’on avait dans les cabarets,
hommes comme femmes, même enfants, à fumer et à boire la bière et le
genièvre. Entre 1812 et 1914, on distribuait des soupes au coin des rues.
Dans
ces fourmilières qu’étaient les courées, rien n’était privé. Les murs
d’une seule brique laissaient passer chaque mot ou bruit. Dans cet univers,
la promiscuité était la règle.
Dans
les tissages, les mesures de sécurité étaient inexistantes. Les navettes
volantes, courroies sans protection et autres bras de chasse semaient mort et
mutilation, surtout chez les enfants les plus jeunes, qui par manque de repos,
étaient incapables de se concentrer sur tous les dangers qui les entouraient.
L’apparition
des « usines monstres » créa une nouvelle société où la
protection familiale disparaissait. Les villageois ruraux, où on vivait en
famille de la naissance à la mort, se retrouvaient dans les villes où chaque
heure était consacrée au travail. Personne n’avait plus le temps ni les
moyens de s’occuper des vieux, malades ou infirmes. Les premiers
patrons-manufacturiers se sentaient obligés de remplir ces devoirs, et ils s’imaginaient
se comporter en « bon père de famille » en créant des instituts
« paternalistes » comme les monts-de-piété et autres sociétés
charitables, animées par « des dames de nos plus estimables familles ».
Ainsi se créent les écoles, où les enfants passaient les quelques heures
par jour, heures auxquelles ils avaient le droit de quitter l’usine. Un
autre exemple sont les hôpitaux, sous la direction des religieuses, comme l’Hôpital
de la Fraternité à Roubaix. Mais les tisserands, en grand besoin de chaque
sou, préféraient garder les enfants chez eux pour faire des épeules,
plutôt que de les laisser apprendre à lire et à écrire. Les hôpitaux
étaient considérés comme le lieu où on allait mourir. Ce n’est que vers
la moitié du siècle que les premiers mouvements syndicaux allaient
apparaître. Ceux-là étaient d’abord supprimés « manu militari »
s’il le fallait. On se souvient du massacre du 1° mai à Fourmies. Mais, en
deuxième moitié du siècle, les syndicats socialistes, chrétiens et
communistes devenaient de plus en plus forts. L’immigration des Belges (lisez
Flamands), fin du siècle, allait en même temps causer et freiner cette
évolution. Il suffit de connaître le nombre de « Van… » et de
« Ver… » entre les noms de famille dans le Nord pour estimer l’importance
de cette immigration. Avec cette vague d’étrangers, venaient aussi les
fondateurs du socialisme Gantois comme Edouard Anseele, qui sera le fondateur
du parti socialiste à Roubaix. Les patrons, par contre, profitaient de ces
ouvriers flamands, qui étaient prêts à travailler pour des salaires
inférieurs à ceux des Français. Ces ouvriers Flamands travaillaient pendant
les grèves, et étaient faciles à isoler, parce qu’ils ne parlaient pas
français. Dans cette atmosphère libérale, où la vente et les places de
travail étaient une question d’offre et de demande, les patrons
préféraient ces ouvriers moins chers aux ouvriers syndiqués. « La
partie flamande de la Belgique, alors la plus pauvre, connaissait une
surpopulation de ses campagnes qui alimentait en main d’œuvre les
industries roubaisienne et tourquennoise. Vers 1880, jusqu’à la
naturalisation d’office par la loi de 1889, la moitié de la population de
Roubaix était d’origine ou de nationalité belge. La contrebande –du
tabac en particulier- était de règle le long d’une frontière
naturellement très perméable. Citons encore une fois Maxence Van Der Meersch,
dans son oeuvre « Quand les sirènes se taisent, 1933 ».
“Le racisme anti-flamand régnait largement dans la
ville : A eux les rudes besognes, les tranchées, les
terrassements, les pavages ; à eux aussi les places les plus pénibles
dans la fabrique, aux chaufferies, aux filatures, aux déchargements… (…)
De tout temps le peuple de Roubaix les a eu en grippe, ces gaillards bruyants
et hardis, lents au parler, tenaces à la besogne. Et comme on les voyait
autrefois passer la frontière, le lundi matin, débarquer des trains avec
leur pain de six livres, leurs œufs, leur lard, et aussi leur fameux pot de
beurre, on les avait affublés du surnom patois de
« pots-pourris ». Mais l’évolution vers le syndicalisme était
irréversible. Sous l’impulsion d’esprits humanistes comme Victor Hugo, le
comte Alban de Villeneuve-Bargemont (député légitimiste d’Hazebrouck) et
même des patrons comme Kolb-Bernard à Lille, des lois vont être votées,
qui petit à petit amélioreront les conditions de vie et de travail des
tisserands. Au tournant du
siècle, on voyait ça et là des maires socialistes et communistes. A
Roubaix, Jean Lebas réalisera une véritable révolution sociale en
remplaçant, entre autres, les
courées malsaines par des HBM (habitation bon marché). A travers les
multiples crises et grèves de l’entre-deux guerres, le syndicalisme devient
de plus en plus fort, et avec lui les vies des ouvriers plus humaines. Jusque
dans les années 1960, le tissage se faisait exclusivement avec des métiers
à navettes. L’ingénieur Dewas, à Amiens (1951), inventait et brevetait
une nouvelle façon de tisser qui augmentait la vitesse du travail : le
métier à lances. Ce métier causait évidemment une perte de postes de
travail, mais c’était l’arrivé de l’ordinateur qui réduisait le
nombre des tisserands de manière dramatique. La vitesse montait, pour le
jacquard, de 30 coups par minute en 1900, à 650 coups en 2000. Pour les
tissus unis, l’évolution à la même période était de 60 à 3600 coups.
Cette évolution est parfaitement illustrée dans « La Manufacture des
Flandres », le musée du jacquard à
Roubaix, qui possède une collection unique de métiers à tisser, depuis le
11ème siècle jusqu’à nos jours. Tous ces métiers sont mis en
marche pendant chaque visite.
On
est donc obligé de constater que l’industrie du textile, qui faisait la
grandeur de la région, est devenue une industrie en perdition, mais cette
industrie appartient au patrimoine de cette région et vaut, sans aucun doute,
les efforts de nos villes pour conserver ce patrimoine.
La Flandre
Occidentale était la plus importante région du lin. On a retrouvé des
vestiges qui prouvent sa présence déjà des siècles avant notre ère. Le
travail du lin réunit sous un seul toit l’industrie et l’agriculture. Et
cela se continuait même pendant la première moitié du 19ème
siècle, là où apparaissaient déjà les tissages mécaniques à Paris, Gand
et Bruxelles.
[12]
1840 :
Le fermier Lampaert à Tielt commence les semailles mi avril, début mai.
Pendant la pousse, on le désherbe. 4 désherbeuses désherbent 100 perches en
4 jours.
[13]
Apres environ 3 mois
le lin est arraché, séché et
empilé dans une grange ou amas de lin. Mi-août, le lin est broyé. Suit le
liage et le stockage jusqu’à la prochaine saison. Les étapes suivantes
sont le rouissage, séchage, blanchiment, broyage, teillage et écorchage.
Suit la filature à rouet, bobinage et le tissage. Une fileuse filait environ
4.000 à 5.000 mètres par jour de 14 heures. Un tisserand, sur métier à
fusettes, tissait 5 aunes
[14]
. Pour avoir une idée de l’importance du lin pour la région, il
suffit de lire le tableau ci-dessous.
|
1840 |
Arrondissement
Tielt |
Arr.
Roeselare (Roulers) |
|
Population |
74.606 |
88.365 |
|
Population
ouvrière |
44.764 |
53.019 |
|
Tisserands |
6.980 |
4.969 |
|
Fileuses |
23.782 |
20.715 |
|
Ouvriers
lin / habitant |
1
op 1.4 |
1
op 2.1 |
Ces ouvriers
vivaient déjà depuis longtemps à deux doigts de l’indigence. Chaque
membre de la famille était obligée de travailler à domicile et dans les
champs.
La
Révolution Belge annonçait un temps désastreux pour les travailleurs du
lin. L’exportation vers les Pays-Bas disparaissait évidemment tout de
suite. Vers la France, elle diminuait de 3,2 millions de kilos à 2,8 millions
en deux ans. L’exportation de lin brut vers l’Angleterre grandit d’une
façon exponentielle : ¾ de la production traverse la Manche, où les
filatures mécaniques travaillent déjà partout.
Chez nous
aussi on commence à tisser avec les fils filé mécaniquement. Une seule
« Mule Jenny » avec 3 ouvriers permet de remplacer 60 fileuses.
Les tisserands qui achètent encore leur lin et le transforment en tissus,
travaillent en déficit. Et la calamité ne fait que commencer.
Juillet
1845 : le mildiou. La récolte de cette année suffit à peine pour le
plant en 1846.
1846 :
le seigle est attaqué par une maladie néfaste : « le cancer
roux ». 2/3 de la récolte sont perdus.
Les pommes
de terre deviennent impayables, et le prix du pain monte en flèche. Ces deux
produits étaient exactement la (presque) seule nourriture de base des
ouvriers du lin.
1847 :
La famine culmine pour la première fois. Elle devient connue comme « la
maladie flamande ». On fait des distributions de soupe et de pain, mais
les gens sans moyens, de nuit, pillent les champs de pommes de terre et de
navet. A Tielt et alentours, sur ordre de police, une milice bourgeoise est
installée pour surveiller ces champs. Des mendiants affamés traversent le
pays en bandes organisées. Ils arrivent à Anvers le 6 mai. On les renvoie
dans leurs villages par convois de 300 à 400 personnes. Beaucoup commettent
des crimes afin d’obtenir abri et nourriture dans les prisons. Chaque
semaine, chaque village compte plusieurs morts.
26
avril : Dentergem : déjà 89 morts. 5 décédaient devant les
portes en mendiant.
En
illustration : cet événement à Dentergem, mercredi des cendres 17
février 1847.
Le soir,
dans la ferme de Pieter Vandecasteele, le feu se déclare. 10 Vaches, 2
chevaux et 2 porcs périssent. Les flammes, visibles de loin, attirent les
bandes de mendiants et voisins affamés. Ils dévorent les cadavres à moitié
brûlés goulûment. Monsieur le curé de Dentergem essaie de les en
empêcher, bible en mains, avec la remarque qu’il était défendu de
consommer de la viande le jour de mercredi des cendres. Il est peu
convainquant.
Entre 1846
et 1848, une épidémie de typhus fait ravage. Rien que pendant les 5 premiers
mois, à Meulebeke, 232 personnes sont mortes. Le total de ces deux ans était
de 1.050, soit 10% de la population. L’espérance de vie des nouveaux nés
était, en moyenne, de 1,4 ans.
« Bientôt
les brancards pour porter les décèdés au portail de l’église manquaient.
On se servait d’échelles. Mais, par peur de contamination, on ne trouvait
plus de porteurs. Désormais, on voyait des femmes transporter leurs maris
défunts sur des brouettes, tirées parfois, avec une corde par le fils de 8
ans. »
[15]
Suit la
variole noire. 2.623 personnes malades, seulement 37 morts.
Mars
1849 : la choléra vient en Flandres Occidentales. 1434 victimes meurent.
L’Etat,
aussi bien que les initiatives privées, essayent de limiter les dégâts.
Surtout le clergé fait plein de choses, en faisant appel à tout le monde qui
a encore les moyens, pour remédier au problème. On distribue du pain et on
construit des maisons de pauvres. Mais ces maisons non plus ne disposent pas d’assez
de moyens, ce qui cause des situations indignes de l’homme.
Les maisons
des pauvres organisent chaque année, à la fête de St. Jean, ce qu’on
pourrait appeler une vente aux enchères. Sur une espèce de marché aux
esclaves, les habitants de ces maisons sont mis en pension, contre nourriture
et abri, comme aide dans le ménage ou sur les champs chez celui qui paie le
plus.
Les 183
médecins, 135 chirurgiens, 198 sage-femmes et les 68 pharmaciens de la
Flandre Occidentale font l’impossible pour remédier aux problèmes les plus
urgents. Beaucoup d’entre eux sont contaminés, et ne survivent pas.
De la part
de l’état, l’aide ne vient qu’au compte-gouttes. Le gouvernement
libérale se tient trop fort et trop longtemps à leur conviction qu’il faut
à tout prix bloquer l’évolution vers l’industrialisation. Ils prêtent
toujours serment aux invendables fils tissés au rouet, et bloquent ainsi une
évolution qui se passe déjà dans le nord de la France.
Dans ces
circonstances inhumaines, l’ émigration se présente souvent comme seule
solution. Beaucoup partent vers les états unis.
De la part
du gouvernement on essaye de créer des places de travail pour beaucoup d’ouvriers.
On construit des chemins de fer et des gares. Le projet
« Maertens » prévoit une connexion ferroviaire entre Tielt et
Bruges, en passant par Meulebeke, Ingelmunster et Roulers. Le trajet entre
Bruges et Roulers est réalisé le 3 mars 1846. Ce projet occupe 170 ouvriers.
Le plan le
plus prestigieux s’imagine creuser le canal de Liège par 500 flamands. Une
grande foule vient regarder le départ du train à Courtrai le 17 mars 1847.
Mais déjà au premier jour de
payement, quelque chose cloche. Les salaires, plus ou moins négociés, ne
sont payés qu’à moitié. Fin mars déjà, les ouvriers commencent à
revenir en Flandres. Fin de l’histoire.
Les
individuels émigrants vers le Nord de la France sont beaucoup plus nombreux.
Rien que de Tielt, en 1845 et 1846, 449 et 589 personnes émigrent. Depuis
Roulers, on compte 432 émigrants en 1847. Même en travaillant bien en
dessous du prix, ces Flamands gagnent considérablement plus à Roubaix ou
Tourcoing, que chez eux. Ce que les Français considéraient comme un travail
dur et sous-payé, les Flamands appelaient « un travail facile et
beaucoup mieux payé que chez nos fabricants . »
[16]
Cette migration
continue, avec des hauts et des bas, durant un siècle. A son sommet en 1882,
la majorité des Roubaisiens sont Flamands.
Le texte
ci-dessus n’est qu’un bref aperçu de la vie et souffrance des ouvriers du
lin en Flandre Occidentale en cette période. Le texte est presque
complètement basé sur l’œuvre de Jozef Devogelaere
[17]
« De slechte jaren 1840-1850 in het arrondissement
Roeselare-Tielt ».
[18]
(°1915-+1981). Edition A.C.W. Roulers-Tielt en 1982.
[1]
Cordes qui
commandent les arcades.
[2]
La première
navette volante a été inventée en 1733 par John Kaye. Avant cette
invention le transporteur de trame était appelé fusette.
[3]
Ceci sont les
premiers métiers binaires, précurseurs de nos ordinateurs.
[4]
On se souvient de
son canard qui, à coté de marcher, savait aussi manger et secréter des
excréments.
[5]
On peut
comparaître la différence entre ces deux systèmes à la différence entre
les orgues de barbarie avec ses cartons et la boite de musique avec ses
aguilles.
[6]
Brevet d’invention
de 10 ans, pris le 2 nivôse an IX par Jacquard à Lyon, pub. t. IV, p. 62
[7]
Brevet d’invention
de 15 ans pris le 22 frimaire an XIV par Jacquard à Lyon, pub. t. VIII, p.
238.
[8]
Les ouvriers de ce
coutelier cassent tout de suite ces machines, de peur de perdre leur
travail.